Gouvenelle Cédric

La conception et le déploiement de dispositifs de prévention en santé au travail et les effets sur les dynamiques collectives au sein du SIST

Cédric Gouvenelle

Thèse sous la co-direction de Géraldine Rix-Lièvre et Fabien Coutarel

Résumé

Contexte de la thèse

La recherche sera réalisée au sein d’un service interentreprises de santé au travail (SIST) : l’Association Interentreprises de Prévention et de Santé au Travail du département du Cher (AIPST 18). C’est un service de taille moyenne, sans concurrents sur le département du Cher, et qui prend en charge tous les secteurs d’activités, y compris le BTP. Ce dernier est souvent accompagné par des services dédiés dans la plupart des régions.

Le service compte 66 salariés dont 17 médecins du travail, 17 assistantes médicales, 6 infirmières pour la partie médicale. Ils travaillent en collaboration avec un pôle prévention composé de 12 IPRP (Intervenant en prévention des risques professionnels) dont 7 ergonomes + 2 formatrices SST (sauveteurs secouristes du travail). S’ajoutent à cela 12 personnes « support » (documentaliste, assistante projet, informaticien, RH, etc…) Cette importance du « pôle prévention » est une volonté de la direction. Elle marque fortement l’identité et les orientations en termes de prévention et de mise en place de projets pluridisciplinaires en direction des adhérents.

Le choix de prendre un doctorant, de consacrer temps et financements à de la recherche, fait aussi partie intégrante de la politique du service et de ses objectifs à moyen et long terme. A travers cette décision, il y a une volonté de valoriser les projets pluridisciplinaires auprès des adhérents et d’acquérir une visibilité pour le SIST en termes de crédibilité scientifique et d’image de la « qualité » des équipes pluridisciplinaires existantes. Cela pourrait aussi être un terrain favorable pour demain en ce qui concerne le recrutement de médecins du travail motivés qui trouveraient un environnement favorable pour leur activité. L’AIPST 18 est un service de santé au travail qui fonctionne dans le cadre d’un agrément, conformément à l’article D.4622-48 du Code du Travail, accordé par la Direction régionale des entreprises, de la concurrence, de la consommation, du travail et de l’emploi (DIRECCTE), après avis du Médecin Inspecteur Régional du Travail. Le dernier agrément de l’AIPST 18 a été renouvelé en 2013 pour une durée de 5 ans. Il fixe l’effectif maximal de travailleurs suivis par médecins du travail ou par équipes pluridisciplinaires, peut prévoir la périodicité des visites excédants 24 mois, tient compte de la couverture géographique professionnelle et fixe les moyens affectés. L’agrément fixe aussi des orientations en termes de projets ainsi que les organismes et les compétences (statistiques, épidémiologie, etc.) qui y seront associés. Ceci en fonction du bilan des années passées, des indicateurs épidémiologiques faisant ressortir des risques particuliers dans la région, dans le département ou dans un secteur d’activité donné (les garages par exemple) ou des besoins exprimés par les adhérents. La mise en oeuvre des actions en milieu de travail et la prévention collective est un axe majeur souligné par l’agrément.

L’AIPST 18 est administré par un Conseil d’administration paritaire composé de membres représentants des employeurs et de salariés des entreprises adhérentes désignés par les organisations syndicales représentatives au niveau national. Au sein du service, une Commission Médico-Technique (CMT), composée de représentants de chaque métier intervenant en prévention et en santé au travail a pour mission de formuler des propositions relatives aux priorités du service et aux actions à caractère pluridisciplinaire conduites par ses membres. La CMT aura un rôle important dans l’impulsion des projets de prévention, car c’est par elle, instance pluridisciplinaire par essence, que passeront les décisions de mise en chantier des plus gros projets impliquant l’ensemble du service. Elle définit en effet les priorités de celui-ci, dans le cadre du projet pluriannuel et l’inscrit dans celui du Contrat d’Objectifs et de Moyens (CPOM) prévu à l’article L 4622-10 du Code du Travail.

Actuellement, les adhérents du service sont en grande majorité des entreprises de 1 à 10 salariés (83%). Cette prédominance des TPE est une des raisons qui a impulsé la mise en place d’un processus de projets de prévention allant à la rencontre des adhérents et des salariés, avec un déploiement sur le terrain, dans une logique de diffusion et de transmission en interaction, collective. Cette composition a des conséquences pour le SIST sur l’ensemble du département, en particulier les zones rurales, hors Bourges qui regroupe les plus grosses entreprises. Pour le service de santé, toucher les entreprises de moins de 10 salariés, des TPE, des artisans, implique de faire de la prévention en santé au travail dans un milieu où les salariés comme les dirigeants de structures sont isolés et n’ont souvent que peu d’informations ou de formations juridiques, tout comme en Prévention, Hygiène et Sécurité.

C’est aussi un milieu dont il faut gagner la confiance pour pouvoir y intervenir et y faire passer des messages. Beaucoup peuvent avoir tendance à percevoir toute intervention d’un organisme extérieur comme une forme de contrôle de leur activité. La notion d’accompagnement est à faire intégrer. Ce fut le cas avec le projet régional « Garages » où l’accompagnement du SIST a eu lieu, en collaboration avec la CARSAT et la DIRECCTE, dans le cadre d’une action de prévention visant à favoriser la substitution des produits CMR. Dans le même temps, le SIST, en collaboration avec la DIRECCTE, avait fait en sorte qu’il y ait une forme de moratoire et que les inspecteurs du travail laissent le temps aux propriétaires de garage de mettre en oeuvre les plans d’action sur lesquels ils s’étaient engagés. Cet accompagnement, la sensibilisation, la formation et la confiance liée au temps accordé pour mettre en place les plans d’actions ont créé un lien facilitateur pour les interventions futures et ont suscité la participation active des garagistes.

Le premier projet, celui de l’étude sur les « TMS dans la propreté », fut un bon exemple d’étude et d’actions de terrain qui eut un développement, régional et national, par ses partenariats avec la CARSAT, l’APST Centre, la DIRECCTE. Ce projet a donné lieu à une publication d’une brochure de l’AIPST 18. Il s’inscrivait dans une logique inter régionale, un des IPRP est intervenu régulièrement pour présenter son travail sur ce thème dans des groupes inter régionaux, puis nationaux. Ensuite, le sujet a été repris nationalement, les données ont été collectées et au final, une étude CNAM CARSAT a été publiée. Cela a été le catalyseur au niveau du service et s’en sont suivis d’autres projets sur les garages, les maçons, les drives…

Aujourd’hui, plusieurs projets sont en cours ou vont débuter. L’un d’eux est en relation avec la structure régionale des SIST en région Centre, l’APST, et concerne la prévention dans les structures médico sociales. Un autre projet va débuter, chez les experts comptables, un autre concerne les vétérinaires sur la pénibilité et les conditions de travail. En fonction des intervenants qui animent les « conférences », les « petits déjeuners » ou les actions de préventions collectives, chacun apportera ses spécificités propres. Pour certain, ce sera axé plus fortement sur la biomécanique, d’autre sur la métrologie ou sur la perception du Sujet. Cependant, il y aura un axe commun qui aura été construit collectivement. Par exemple, pour les interventions sur la « Pénibilité », le diaporama a été « inventé » par les différents intervenants, en se mettant d’accord sur les différents axes d’intervention. Une réunion avec la CARSAT qui intervenait parallèlement sur le même thème a eu lieu afin d’échanger sur les axes d’intervention, la « température » des réunions, la teneur des échanges et les réactions du public. Par ailleurs, une liberté de parole existe autour de cet axe commun qui forge la spécificité de positionnement du SIST sur le thème. L’important est qu’il y ait une cohérence de positionnement vis-à-vis des adhérents. Ce positionnement est discuté et décidé de manière délibérative en amont. Il y a des postulats qui marquent la ligne d’intervention : faire de la prévention en santé au travail et prendre en compte l’activité humaine.

Objectifs

Tout d’abord, l’approche du sujet n’a été que peu étudiée à ce jour, et pas forcement avec cette focale. Des études sur les SIST existent, en ergonomie ou en sociologie, tout comme sur les collectifs de travail. La problématique des collectifs de travail, de leur fonctionnement interdisciplinaire et du rapport à la prévention collective n’a que peu été traitée, et pas par une entrée qui couplerait anthropologie cognitive et ergonomie de l’activité. Cette approche a la particularité de pouvoir étudier, dans une analyse de l’activité des acteurs, les facteurs favorables et/ou favorisant l’émergence du collectif de travail et les dynamiques asymétriques sous jacentes. Elle permettra de saisir et comprendre les facteurs générant l’engagement des individus au sein du collectif, les apports pour ces acteurs mais aussi pour le SIST en termes de compétences et d’expériences partagées. Enfin, elle servira à étudier les effets induits du fonctionnement, en interne comme en externe de la mise en place de cette prévention collective afin d’en assurer un meilleur rendu, tant pour les adhérents que pour le collectif.

L’objectif de la recherche se présente en trois points :

A. Il s’agira dans un premier temps de décrire l’activité et les interactions existantes entre les différents acteurs participant aux groupes « projet » du SIST réunissant des médecins, des IPRP, des infirmières des assistantes médicales, etc. Il sera nécessaire de regarder et de comprendre les modalités de leur coordination. Comment se recompose et se réorganise ce groupe au fil du temps ? Les médecins du travail, les IPRP les infirmières participent-ils tous de manière régulière ou y-a-t-il une participation « sélective » en fonction des sujets traités ? L’engagement des acteurs dans le collectif est-il individuel ou passe t-il par une représentation des corps professionnels ? Il s’agira aussi d’observer qui pilote le groupe, comment et pourquoi ? Si cela change au cours du projet. Il pourra être mis en évidence, le cas échéant, comment se crée un collectif de travail, au sens fort du terme, tel que le définit Vézina (1999) : « On parle de collectifs de travail lorsque, face à une oeuvre commune à réaliser, plusieurs travailleurs se rassemblent et forment un groupe solidaire dans le but de réaliser cette oeuvre dans le respect des règles (de la profession, de comportement) convenues ». Dans un tel cas, il sera pertinent d’identifier et de comprendre quelles sont les dynamiques asymétriques qui auront été favorables à l’émergence d’un véritable collectif de travail. Comment se mettra en place la coordination de ce collectif et quelles seront les dynamiques sous jacentes ?

B. En second lieu, il s’agira d’appréhender les modalités, qu’elles soient cognitives, sociales, environnementales, physiques ou psychologiques qui pourraient être des facteurs favorisant l’engagement des différents acteurs, ainsi que la formation de réels collectifs de travail pluridisciplinaires réunissant médecins du travail, IPRP, infirmières, assistantes médicales, informaticiens, documentalistes, épidémiologistes, etc… Comment favoriser « l’incorporation » du fonctionnement du groupe « Projet » à des acteurs ayant une habitude de travail en groupes pluridisciplinaires, afin de favoriser « l’assimilation par le corps d’un nouveau noyau significatif » (Merleau-Ponty, 1945, p. 171) L’objectif sera aussi de décrire la mise en commun des compétences, de l’intelligence individuelle et comment celle-ci est réinvesti dans le collectif. Il s’agira de voir si les phases « projet » sont des catalyseurs de transmission de savoir et de savoir-faire des acteurs entre eux qui seraient une véritable plus-value en termes de compétence pour le SIST.

C. En troisième lieu, il s’agira d’étudier les effets produits par la coordination des groupes projets et la constitution de groupes de travail « temporaires » sur les interactions des acteurs au sein du SIST. Est-ce que cette approche développe des relations plus faciles et plus naturelles entre les acteurs ? Ouvre-t-elle des portes jusque là fermées ? La constitution de collectifs de travail « temporaires » perdure-t-elle au-delà de la vie du projet ? Au-delà, quels sont les effets de cette approche collective de la prévention pour les adhérents ? Avec quelle évaluation ? A court terme comme à moyen terme ? Les éléments de cette évaluation issue du terrain pourraient-ils entrer en compte dans une seconde évaluation qui serait à construire avec les acteurs concepteurs du projet. Quels seraient les apports de cette seconde évaluation, faite de manière délibérative, afin d’évaluer l’ensemble du projet, d’en tirer des points d’améliorations et de les transmettre ensuite au collectif temporaire suivant ?

Postulats concernant l’activité humaine

Il sera admis comme postulat que l’activité humaine, qui concernera ici les acteurs de ces collectifs de travail, doit être envisagée et comprise en termes de conduites des Sujets, en situation, avec des facteurs cognitifs, environnementaux et sociaux particuliers.

Merleau Ponty considère que cette perception des objets, des situations, est liée à l’expérience vécue du Sujet, et que face à une situation identique, deux Sujets en auront une perception différente (Merleau-Ponty, 2014). Merleau-Ponty la caractérise comme un paradoxe. Cependant, elle pourrait devenir un catalyseur dans une situation de collectifs de travail temporaires. L’objectif serait alors de pouvoir favoriser la création de bases de connaissances communes et le fondement du processus créatif lors de la conception de l’artefact (cognitif ou matériel) servant au déploiement de la prévention collective auprès des adhérents par la suite.

Ainsi, il sera admis dès le départ de l’étude que le rapport du Sujet à son environnement et aux autres, qui constituent le collectif de travail temporaire né du « Projet », est en premier lieu perceptif avant d’être cognitif. Ce rapport vient alors s’inscrire dans l’action motrice (Récopé, Fache, Boyer, & Rix-lièvre, 2013). Cette cognition, qui est « incarnée », conduira l’action des membres des collectifs de travail au cours de l’évolution des différentes étapes, en fonction des interactions entre les Sujets. Ces interactions auront lieu entre les membres du collectif, mais aussi avec et par les artefacts entourant ou faisant partie intégrante de l’activité de travail, que ce soit les outils de prévention à concevoir comme la mise en place du déploiement sur le terrain. Ceux-ci, de la même façon, pourront être des agents distributeurs de la cognition (Hutchins, 1995) (Norman, 1988) au sein des groupes « projet », entre les différents membres de ce collectif pluridisciplinaire, en particulier dans les phases de création des concepts et outils de prévention collective en santé au travail. Le point commun à l’ensemble de ces auteurs, c’est une intégration de la perception à l’action motrice. Joseph (2002, p. 160) écrit : « On peut résumer l’argument commun à Gibson et à la phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty en disant que la vision est « enchâssé »e dans l’action ».

Il sera important de montrer comment les modifications (environnementales, sociales, cognitives, etc.), petites ou grandes, influent sur le fonctionnement des collectifs de travail, en particulier dans le cadre des projets où les collectifs sont temporaires. Le travail de recherche pourra montrer si ces modifications ont des conséquences sur la perception et ont une traduction dans les actions motrices et de fait dans les relations à la matière, sur les interactions entre les membres…C’est là tout l’intérêt de s’appuyer sur la théorie des emboitements de Gibson (2014 (1979)).

Les expériences vécues seront autant d’éléments qui pourront favoriser la création et le fonctionnement du collectif. Il sera alors pertinent de regarder comment, dans les collectifs de travail, la dynamique des interactions asymétriques permet ou non l’accomplissement du Sujet en rapport avec son apprentissage et son parcours. Dans le cadre de ces collectifs pluridisciplinaires, c’est la possibilité pour l’ensemble des acteurs d’avoir accès à des compétences qu’il ne possède pas, de partager ce qu’il possède déjà, quelque soit son niveau d’étude. Il y a un rapport aux savoirs comme aux savoir-faire, dans le domaine technique, médical, informatique, etc. Dans ce rapport à la pratique, il conviendra de comprendre et d’analyser les transformations corporelles qui existent de manière indubitable puisque ce rapport à la pratique existe dans le cadre d’un rapport entre l’Homme, la Matière (Julien & Rosselin, 2005, p. 75), mais aussi les organisations.

Ce vécu des acteurs est, tout comme l’activité, « singulier » (Récopé, Rix-Lièvre, Fache, & Boyer, 2013). Si aucun schéma prédéfini n’existe de fait, une multiplicité de possibilités créatrices émerge de cette perception individuelle, des interactions dues au fonctionnement en mode collectif mais aussi des capacités adaptatives. Ces dernières sont inhérentes aux différents Sujets et une caractérisation des membres des collectifs, en fonction de leur manière de s’intégrer et de vivre le collectif, devra avoir lieu. Cette détermination ne pourra se faire que sur la base de l’observation et sera nécessairement qualitative, en fonction de l’adaptabilité, de la capacité à sortir ou non de son domaine d’interaction, de son milieu social et culturel et de la cohérence pour le Sujet de cet ensemble. Les SIST, malgré un fonctionnement pluridisciplinaire, ont une vie assez corporatiste. Les médecins du travail, en particulier, sont socialement marqués et attachés à leurs prérogatives et peuvent avoir une tendance à fonctionner en cercle fermé (Lecomte-Ménahès, 2011). S’extirper de leur statut de « médecin » pourrait s’avérer parfois compliqué et/ou demanderait de l’adaptation. C’est ce que souligne Varela : « Chaque mode d’adaptation définit une cohérence qui lui est propre et qui demeure tant qu’elle est viable pour le sujet dans le domaine d’existence de ses interactions. Une spécification qualitative et quantitative du domaine d’interaction de chaque population aboutit à sa caractérisation par une sensibilité propre. »

Cependant, dans ce processus de conception, une réduction de cette diversité phénoménale est-elle nécessaire pour partager une compréhension du Sujet et développer une approche collective, ou au contraire cette diversité phénoménale enrichit-elle le processus ? Il sera pertinent de s’interroger sur le vécu de l’expérience au sein du collectif de travail, comprendre si l’objet de la volonté (Merleau-Ponty, 1945, p. 416) surpasse le champ social. Si les médecins du travail, les IPRP, les infirmières, etc., réussissent à dépasser des relations asymétriques existantes, un vécu, à travers une oeuvre commune à réaliser.

Méthodologie

Cette méthodologie est déterminée en fonction des choix et des orientations posés par la problématique de l’étude, en particulier certains engagements ontologiques.

Cependant, il y aura tout au long de l’étude des variations qui seront dues au contexte et à la situation, aux facteurs environnementaux ou sociaux qui viendront influer sur certains choix méthodologiques, sans pour autant en dénaturer les fondamentaux. Les évolutions futures des services de médecine du travail, du rôle des médecins, des IPRP, des assistantes médicales et des infirmières pourraient apporter des variations et inscrire la recherche dans une évolution des rapports entre les acteurs qui resterait une piste pour un travail futur.

En tout état de cause, il s’agira de la description issue de l’observation participante et de l’analyse d’une activité humaine. D’un point de vue méthodologique, j’ai fait le choix de l’observation participante durant la phase d’observation avec prise de notes sur carnets ethnographiques. Ceci afin de recueillir des données qui soient au plus près du réel du travail, en intégrant les groupes projets et en participant aux actions de prévention, mais aussi en incorporant, de manière consciente, les facteurs personnels, environnementaux, sociaux ou culturels. Cette méthode a l’avantage de créer des interactions nombreuses avec les sujets observés.

« Nous ouvrons ainsi une nouvelle voie aux recherches anthropologiques sur le terrain : l’étude par l’observation directe des règles de la coutume, telle qu’elles fonctionnent dans la vie réelle. Cette étude révèle que les commandements de la loi et de la coutume constituent un tout organique, au lieu d’être isolés les uns des autres ; qu’ils sont caractérisés par les nombreux tentacules qu’ils projettent dans la vie sociale ; qu’ils n’existent qu’en tant que maillons de la chaîne formée par les transactions sociales. » (Malinowski, 1968 (1933), p. 90).

Cependant, cette implication corporelle de l’observateur dans l’activité, engageant au-delà de sa corporéité ses sens, ses émotions, nécessite un passage constant par l’écrit. Cette phase permet une conscientisation de la subjectivité, une compréhension par moment de certaines situations, un certain rapport au corps. Ces allers retours entre le corps en action et la conscientisation du subjectif de l’observateur sont les formes d’ajustement nécessaire d’une lentille d’objectif en perpétuel réglage (Devereux, 1980).

Les différentes phases de l’analyse de l’activité permettront alors d’affiner le placement des engrenages entraînant les processus d’interactions, entre les systèmes, entre les acteurs, que ce soient les sujets ou l’observateur. Cette méthode implique l’observateur émotionnellement. Les Sujets observés seront mes collègues de travail, des médecins avec qui j’aurai des interactions régulières et je serai impliqué de fait dans les projets, dans leur déploiement. Il s’agit donc de conscientiser les filtres existants, la subjectivation lors de la transcription des notes, dans les choix de cadrage des vidéos ou des photos. Soulé (2008, p. 132) écrit : « Dès lors, comme l’affirme Emerson (2003, p.410), « La solution est davantage du côté de la prise de conscience des effets de l’enquête que de la tentative de les minimiser (…) On tient pour allant de soi que l’observateur altère ce qu’il observe, mais que ces altérations font partie de l’objet d’étude (…) Le travail de terrain est donc nécessairement de nature interactionnelle et la présence de l’enquêteur a des conséquences dans la vie des enquêtés. Les solutions à la réactivité ne sont pas dans la régularisation, la restriction ou la suppression des interactions sur le terrain. Elles réclament que l’on devienne sensible et réceptif à la façon dont les protagonistes se perçoivent et se traitent les uns les autres. Le chercheur est une source de résultats, non pas de contamination de ceux-ci ».

Des entretiens auront lieu suite aux différentes réunions des groupes projets, ainsi que des enregistrements vidéo de certaines réunions. Ces derniers auront deux raisons d’être. D’une part, ils pourront servir de base pour la description de certaines actions, de certains comportements, ils seront des « traces » (Ginzburg, 1980). D’autre part, ils seront les supports des entretiens d’autoconfrontation (Theureau, 2006)qui seront eux aussi mis en place. L’objectif de ces entretiens sera d’obtenir, par une confrontation à ses actes et à son comportement au sein du collectif de travail, que le Sujet, dans un entretien centré sur lui, explicite en relation avec les évènements, ses actes et sa perception de ceux-ci.

Les données recueillies, sur le fonctionnement des collectifs, ainsi que sur la dynamique des interactions asymétriques existantes, seront traitées puis analysées et viendront enrichir les connaissances sur le fonctionnement, les interactions et l’environnement du SIST. Il est admis une impossibilité de reproductibilité de l’activité humaine, celle-ci étant singulière et située. Il conviendra donc afin de pouvoir traiter et analyser les données de passer par une étape de schématisation voire de séquençage des actions motrices et cognitives. Le traitement des données aura pour objectif de rechercher les régularités, de séquencer l’activité.

Le séquençage de l’activité, comme le montre Theureau (2001) , permettra de déterminer les moment-clefs, en l’occurrence les périodes d’apprentissage, de formation et de décision. Cette mise en séquence servira aussi à déterminer si les phases d’activités ont été improvisées ou s’il y a eu réflexion, éléments « préréflexifs » du Sujet. L’étude des relations précises du schéma du signe hexadique pourra aider et compléter les observations et les entretiens. En effet, au lieu de constater quelques relations notées car relevées au cours d’une observation, la mise en connexion des éléments moteurs, des objets rencontrés, des évènements, des facteurs organisationnels, etc., associée à des mises sous ensembles fera ressortir les zones déterminantes où les interactions, les formations comme l’information sont déjà présentes.

La caténation des données apportera une lisibilité lors de l’analyse car elle mettra en inter relation les facteurs des situations de travail et de conception qui seront identifiés dans les collectifs de travail, étant bien entendu que ceux-ci ont un caractère multifactoriel, dans des « théories inter-reliées » telles que les définit Lave (1991, p. 147) : « […] Les activités situées et organisées dans un cadre social, sont loin de recouvrir un seul concept ; elles ouvrent une perspective théorique générale qui donne lieu à des théories inter-reliées sur la perception, la cognition, le langage, l’acquisition des savoirs, les agents, le milieu social et leurs relations. »

Cette méthodologie aura pour objectif de dégager des tendances régulières catégorisables.

Mots-clés
  • Service Interprofessionnel de Santé au Travail (SIST)
  • Collectifs de travail
  • Pluridisciplinarité
  • Relations asymétriques
  • Phénoménologie
  • Anthropologie cognitive
  • Ergonomie